Remote … Vous avez dit remote ?

Remote … Vous avez dit remote ?
Remote, ou télétravail, un mot épouvantail pour les directions d’entreprises, lorsqu’il n’est pas tout simplement inconnu. Le développement logiciel est certes le premier concerné, mais en réalité la dématérialisation des processus d’entreprise doit concerner des domaines bien plus vastes. A la clé, la survie des entreprises françaises, confrontée à une mondialisation numérique inarrêtable.

Voici la discussion typique que j’entretiens plusieurs fois par semaine avec des entreprises de placement cherchant des ressources en développement :

– Allô, accepteriez-vous une mission de développement dans une grande et prestigieuse entreprise ?
– Avec plaisir, mais uniquement en remote.
– Ah … ben cela ne pourra pas se faire, le client souhaite que ses développeurs soient tous sur site.
– Mais dites-moi, les UX et UI sont-ils définis ?
– Oui
– Existe-t-il un backlog décrivant précisément les tâches de développement à accomplir ?
– Oui
– Y a-t-il une usine logicielle partagée ?
– Oui, bien sûr
– Alors pourquoi votre client refuse-t-il le développement en remote ?
– Je ne sais pas … Il pense que s’il ne peut pas surveiller ses développeurs, ils ne travailleront pas.
– Pourtant chaque commit est tracé, et c’est le meilleur moyen de mesurer l’activité d’un développeur
– Oui, vous avez raison, mais le client ne veut pas.

Fin de la discussion.

Le développement logiciel moderne

Imagine-t-on les développeurs des logiciels structuraux comme Node, Angular, React, MariaDB, MongoDB, Apache, Openstreetview, PHP, Jquery, Python, Java, ElasticSearch, … et tous les autres qui seraient trop longs à énumérer, devoir être réunis dans une même pièce pour parvenir à élaborer, maintenir et faire évoluer leurs logiciels ? La réponse est non, même pas en rêve. Pourtant en France les directions informatiques (DSI) sont toutes catégoriques : il faut que les développeurs soient tous réunis dans un même lieu. Pour elles un logiciel réseau doit être conçu sans le réseau.

Pourtant toutes les technologies existent pour travailler en remote : VPN cryptés (Virtual Private Network), Office 365, AWS, Slack, Glip, Skype, GitHub, … Et dans tous les autres pays les DSI les utilisent pour réduire leurs délais et leurs coûts, tout en garantissant un meilleur suivi des activités de développement, et finalement une meilleure qualité du produit final. Mais en France non.

J’ai souvent demandé à ces DSI pourquoi elles forcent leurs développeur à faire deux à trois heures de transports pour venir s’asseoir devant une console … connectée à Internet. La réponse est systématique : quand le chat n’est pas là, les souris dansent. Et à la question de savoir pourquoi ils ne surveillent pas les backlogs et les commit pour savoir si le travail est bien fait, la réponse est toujours un « oui c’est vrai, mais ce n’est pas la culture de l’entreprise ».

Le berger guide les brebis
Ainsi ce serait la « culture d’entreprise » qui ne permettrait pas d’accéder à plus d’efficacité. Mais quelle est-elle ? Pour ma part je crois que nous sommes issus d’une culture profondément catholique, depuis des siècles et des siècles, et dans cette culture il y a un berger qui guide les brebis. Supprimez le berger, et les brebis s’égarent. Cela est tellement tenace dans les esprits que non seulement les bergers en sont persuadés, mais aussi les brebis. Tout se passe comme s’il n’y avait pas de chômage ni de concurrence, et que les brebis étaient des irresponsables, ne pensant qu’à courir le guilledou plutôt qu’à travailler. C’est à mon avis oublier les contraintes de notre époque, et faire peu de cas de la responsabilité des individus. C’est aussi très peu adapté à une mondialisation qui nous pousse à toujours plus d’individualisme et de libéralisme. De fait, ce défaut se retrouve beaucoup moins dans les sociétés de culture protestante.
Expérience vécue : l’ultime paradoxe
Lors de ma dernière mission de tech lead et scrum master, dans une grande mutuelle française, je faisait trois heures de transport par jour pour me rendre chez le client, au cœur de Paris. Mon équipe de développement était quant à elle distribuée entre Rennes et Mayenne, tandis que les équipes devant nous fournir les entrants provenant du backend étaient situées à Orléans. Par conséquent toutes les réunions techniques, y compris les daily meetings, se faisaient en visio-conférence, par Skype. Et toute la journée nous échangions par Teams, Slack, Skype, avec une usine logicielle et un backlog AWS, le tout accédé par un VPN, sur un réseau de développement clairement séparé du réseau de production. Je ne me rendais à Rennes que pour les revues de sprint. Au final nous avons rendu un travail de très haute qualité, en temps et en heure, bien que les délais requis étaient plus que réduits. Bref, je faisait trois heures de transports par jour, et les membres de mon équipe plus d’une heure, … pour télétravailler. Ultime paradoxe, voire incohérence absolue.
Le développement logiciel n’est pas le seul concerné
Ce qui est vrai pour le développement est également vrai pour tous les travaux qui se déroulent face à un ordinateur. Si les directions de projets sont capables de structurer leurs travaux en amont, en définissant clairement les tâches, alors le travail en remote est possible. De plus les méthodologies Agile permettent de modifier ces tâches en fonction de l’avancement des travaux, ou des problèmes rencontrés, au fil de l’eau. Bien sûr cela impose à ces directions une certaine rigueur dans l’expression de leurs besoins, mais finalement n’est-ce pas là leur rôle premier ? Quant au suivi des travaux, qui est aussi de leur responsabilité, il n’y a pas mieux que les ordinateurs et le réseau pour tracer l’activité d’un utilisateur, l’expérience Google ou Facebook nous le montre clairement.

Tous ces déplacements inutiles, à cause du refus de considérer les capacités du réseau, ne seraient pas si graves s’ils n’impliquaient de lourdes conséquences : pollution, embouteillages, concentration urbaine, pertes de temps et d’argent, notamment en cas de mauvaise météo ou de grève, accidents de transport, entretien, sécurité et assurance de locaux, … Vous pouvez espérer que tous les automobilistes roulent un jour à l’électrique, pour éviter la pollution, mais les autres maux resteront, et vu le peu de lithium sur Terre, il serait dans ces conditions plus cher que l’or. Ne rêvez pas, cette utopie électrique n’est pas pour demain.

Selon des études récentes 60 % des employés souhaitent télétravailler, 98 % de ceux qui le font déjà ne reviendraient en arrière pour rien au monde, l’absentéisme diminue drastiquement, et ce ne sont là que quelques uns des avantages (Voir par exemple ce rapport). Croire que le télétravail est désocialisant est un mythe qui inverse la réalité, car chaque employé possède plus de temps à consacrer à sa socialité. Et si vraiment vous ne pouvez pas vous passer de collègues de travail et de la machine à café, il existe les espaces de co-working.

Tout le monde est prêt … sauf les directions d’entreprises
La grande majorité d’entre nous utilise le réseau dans sa vie de tous les jours : réservation de voyages, déclarations en ligne, visio avec les grand-parents, achats sur internet, page Facebook, utilisations de Whatsapp, Instagram, Twitter, … Par conséquent (presque) tous les employés des entreprises sont formés aux technologies de communication et aux logiciels en ligne, et cela fait que les entreprises choisissant de dématérialiser leurs activités, dès que c’est possible, n’auront que très peu de formation à procurer à leurs troupes. Le frein à la dématérialisation n’est donc pas à chercher du côté des employés qui auraient à se réformer, car c’est déjà fait, mais bien du côté des entreprises qui ne parviennent toujours pas à prendre toute la mesure de ce qu’est, et peut apporter le réseau.

Les entreprises françaises peuvent bien persister à se réfugier derrière la parabole du berger et des brebis, les entreprises étrangères quant à elles, ne leur feront pas de cadeau. Les gains en terme de compétitivité sont tellement drastiques, que les entreprises françaises n’auront bientôt plus que leurs yeux pour pleurer, si elles ne réagissent pas très vite. Il est grand temps qu’elles comprennent qu’il n’est plus possible de travailler comme au XXème siècle, sous peine de disparaître.

(A moins, bien sûr que leurs méthodes puissent être répertoriées à l’ONU comme patrimoine de l’humanité, auquel cas il ne faut toucher à rien =8O)

About the author: Hervé Le Cornec