De la peur du Numérique

De la peur du Numérique

“Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme” disait Lavoisier. Alors d’où nous vient cette peur ancestrale du changement ? Les robots sont-ils à l’emploi ce que “le livre [a été] à l’édifice” ? Pourquoi l’Homme, comme le docteur Frankenstein, a-t-il autant de haine que d’amour pour sa création ?

L’histoire, la science, l’économie, la sociologie et même la nature et l’univers nous montrent perpétuellement que l’évolution est inévitable, et que le numérique en fait partie.

Peur panique

        Il y a quelques semaines un article a attiré mon attention : « Rassurez vos employés face à l’invasion des robots ». Le chroniqueur explique que les robots et la RPA (Robotic Process Automation) qui font leur apparition dans les entreprises, génèrent des vagues de panique, presque similaires à celles provoquées par le canular radiophonique d’Orson Welles, en 1938, qui avait fait croire au débarquement des martiens pour la sortie de « La Guerre Des Mondes », de H.G. Wells1. Ainsi, nous aurions autant peur de nos propres créations que d’êtres extraterrestres parfaitement inconnus.

Peur panique, ou peur fondée ?

        Le passage au numérique, comme tout changement, est générateur d’angoisse : suppression d’emplois, nécessité d’apprentissage de nouvelles technologies et donc de nouvelles méthodes de travail, d’adaptation, de remplacement, … Bref, chamboulement de pas mal de nos acquis.

Cette angoisse ne date pas d’hier. Pendant la révolution Industrielle, David Ricardo, père fondateur de l’économie libérale, écrivait dans « Des principes de l’économie politique et de l’impôt » que la crainte des ouvriers face aux machines était totalement fondée puisque « La demande de travail diminuerait, et les marchandises nécessaires au maintien du travail seraient bien moins abondantes »2. On sait ce qu’il est advenu depuis.

L’humain, innovateur par essence

        Pourtant il semble que cette peur panique nous fasse oublier d’où nous venons, car l’essence même de l’être humain est d’être un inventeur. Nous avons dû constamment faire face aux contraintes et changements générés par notre environnement, et si bien que dès le 19ème siècle cette particularité de l’Homme a été établie et étudiée, donnant naissance à l’anthropologie des techniques.

En 1991, l’ouvrage « L’Histoire des Mœurs », publié sous la direction de Jean Poirier,  deviendra une référence dans l’univers des Sciences sociales. Au Chapitre « l’Homme et la novation : L’Homme et l’invention », Robert Boucher et Claire Laurent commencent ainsi : « L’Homme s’est adapté aux turbulences du monde par une chaîne d’inventions qui tracent son évolution, depuis les origines il y a plusieurs millions d’années, jusqu’à l’émergence de l’homme moderne. Pendant cette longue évolution, l’homme s’est adapté aux pressions sans cesse exercées sur lui par l’environnement, en créant les systèmes capables d’assurer sa sécurité, sa survie et sa reproduction »3 .

Si l’ouvrage fut controversé par la suite, notamment sur l’idée que le cerveau humain avait cessé d’évoluer lorsqu’il avait atteint le stade de sapiens, force est de constater que c’est pour s’adapter au mieux à son environnement que l’Homme a créé des outils. Et quoi qu’on en dise le silex, la locomotive, l’avion ou l’ordinateur ont tous un point commun : ce sont des outils créés par l’Homme pour sa survie, et chacun d’eux, à leur époque, a été une révolution bouleversant les acquis.

« Majorité tardive » et « Retardataires »

        A chacun des ces bouleversement, les scientifiques et sociologues des différentes époques ont remarqué des réactions similaires. L’un d’entre eux l’a finalement modélisé en 1962, dans son ouvrage intitulé “Diffusion of Innovations”. Everett Roger, nous explique dans cet ouvrage devenu une référence dans les domaines de la sociologie et du commerce, que face à l’adoption des innovations on observe cinq groupes distincts de personne : les “innovateurs”, les “premiers adeptes”, la “majorité précoce”, la “majorité tardive” et les “retardataire”

Les réactions les plus violentes viennent souvent de la majorité tardive et des retardataires, autrement dit, des conservateurs.

Cet instant de la découverte qui contient en germe toutes les passions et tous les malentendus à naître”4 , sentiment humain face à l’inconnu, que l’on parle comme Jean-Christophe Rufin de la rencontre de deux civilisations, dans le roman historique « Rouge Brésil », ou encore du sentiment amoureux, ou enfin de l’adoption d’un nouveau mode de fonctionnement social insufflé par l’ère du numérique, la courbe de E. Rogers montre qu’au moins la moitié des êtres humains a du mal avec le changement. Ceci est totalement paradoxal avec la nature d’ “inventeur contraint” de l’Homme, dont l’histoire nous rend si fiers. Fiers oui, car aucun conservateur ne critiquera plus, par exemple, l’invention du chemin de fer, comme ils le firent à l’époque de son émergence.

A ce propos, on peut citer le célèbre philosophe allemand, Arthur Schopenhauer, qui écrivait dans “L’Art d’avoir toujours raison” que : « Toute vérité franchit trois étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant été une évidence« . Les nouveautés comme les découvertes ou les innovations technologiques, semblent elles aussi passer irrémédiablement par ces trois phases.

Le « grand remplacement »

        Et puis il arrive toujours un moment dans l’histoire où ces outils ne sont plus là pour assister l’Homme, mais bien pour le remplacer.  Vient alors la peur, et à mon sens, une chose presque étrange : une sorte de jalousie naît dans le cœur du créateur. Syndrôme du Docteur Frankenstein qui admire et chérie sa créature autant qu’il l’a craint et qu’il l’a hait.

Karl Marx disait, dans son « Introduction générale à la critique de l’économie politique » : “La nature ne construit ni machines, ni locomotives, ni chemins de fer, […] Ce sont des organes du cerveau humain créés par la main de l’homme : de la force de savoir objectivée. […] Jusqu’à quel degré les forces productives sociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale ; du processus réel de la vie . »5

Le numérique n’échappe pas à cette règle, et comme toute révolution technologique il provoque une phase de notre Histoire où l’évolution de l’Homme est exponentielle. Pour autant est-ce à dire que nous serions dépassés par notre propre savoir, lui-même guidé par nos croyances, notre culture ou notre éducation ? Et qu’alors une peur panique serait justifiée ?

Utopies réalistes

        A regarder de trop près notre quotidien, il semble normal d’être préoccupé par la conservation d’un emploi pour nous mettre à l’abri du besoin, et donc de se méfier de ce qui  nous place dans l’insécurité.

Mais prenons du recul : l’objectif d’une société et de tout un à chacun n’est-il pas de d’augmenter son temps libre et de diminuer son temps de travail pour pouvoir faire ce que bon lui semble ?

Mon professeur de sociologie à l’université nous avait demandé ce que nous voulions faire plus tard. Une fois que tout l’amphithéâtre avait répondu à coup de « chargé de com », « attaché presse », « conseiller ministériel », « wedding planner », et autres « webmaster », il s’était étonné que personne ne lui réponde : « Je ne veux pas travailler. Je veux avoir de l’argent et en profiter« .

Une évidence ? Pas tant que ça, puisque les employés craignent d’être remplacé par machines. Ou plus exactement, ce n’est pas la crainte de perdre son emploi, mais plutôt les conséquences sociales que cela implique.

C’est un sentiment qui nous paraît bien normal, mais Rutger Bregman, dans ses « Utopies Réalistes »6 nous montre au contraire, et par la preuve, que ce « sentiment normal » n’est en rien logique, ni fondé, et qu’il y a mille façons de le contourner. En particulier au Chapitre “La course contre la Machine”, Bregman commence avec l’exemple de ce que les chevaux de traits ont apporté au travail de la terre et poursuit avec les robots en disant ceci : “Les robots. ils sont aujourd’hui l’un des plus puissants arguments en faveur de la réduction du temps de travail et d’un revenu universel de base. En fait, si la tendance actuelle se maintient, il n’y a qu’une alternative : le chômage structurel et des inégalités croissantes ”7. Puis, il entame le chapitre suivant en concluant celui des machines comme suit : “Et puis il y a ce sentiment de culpabilité. Nous voici, en pays d’abondance, à philosopher à propos de décadentes utopies fondées sur de l’argent gratuit et des semaines de quinze heures, tandis que des centaines de millions de gens cherchent à survivre avec un dollar par jour. Ne vaudrait-il pas mieux nous atteler au plus grand défi de notre temps : permettre à tous les habitant de la Terre d’avoir accès aux joies du pays d’abondance? 8

Alors, comment “Rassurer vos employés face à l’invasion des robots” ?

Le paradoxe de l’Homme est de refuser trop souvent de changer ses habitudes dans un monde en perpétuel mouvement : les villes, les hommes, la nature, les planète et les galaxies, jusqu’aux moindres microbes, sont constamment en changement, évolution. Mettre en place des règles pour organiser une société à un moment t1 et refuser de les faire évoluer lorsque cette société atteint son temps t2 est alors contre-productif. Chacun sait en effet que nul n’arrête le progrès.

Indispensable loi

        Un éminent scientifique et fils d’un grand magistrat m’a demandé un jour : « Connais-tu la différence entre une société civilisée et une société barbare ? C’est la loi. » L’homme peut être un loup pour l’homme, et retourner à la barbarie, s’il ne comprend pas, s’il se trouve dans un état de survie permanent, c’est-à-dire un environnement ou peu à peu les lois disparaissent laissant place à la seule loi du plus fort, ou à celle du plus riche. Notre société de plus en plus libérale pousse aujourd’hui les populations à être dans cet état permanent de “guerre” et d’insécurité.

En ajoutant à cela un nouveau mode de travail imposé, les dirigeants créent une ambiance d’insécurité qui oblige la “Majorité Tardive” et les “Retardataires” à être sur la défensive et dans l’angoisse. Imposer sans expliquer, est le frein le plus puissant à l’adoption du numérique. Ceux qui ne prennent pas le temps nécessaire à l’apprivoisement, à la formation, n’obtiendront qu’une réaction violente, insufflée par la peur primaire de l’appréhension de l’inconnu.

La Destruction Créatrice

        Mais soyons raisonnable : aucune innovation n’apparaît dans une économie sans détruire quelque chose, et cette idée apparue dans les écrits de quelques grands hommes tels que Friedrich Nietzsche,  Karl Marx, Werner Sombart et même Darwin avant d’être établie et largement répandue par Joseph Schumpeter en 1942 à travers son oeuvre “Capitalisme, Socialisme et Démocratie”. Il y explique que dans nos sociétés capitalistes il est absurde de refuser qu’une technologie en remplace une autre : “ Chaque mouvement de la stratégie des affaires ne prend son véritable sens que par rapport à ce processus et en le replaçant dans la situation d’ensemble engendrée par lui. Il importe de reconnaître le rôle joué par un tel mouvement au sein de l’ouragan perpétuel de destruction créatrice – à défaut de quoi il deviendrait incompréhensible, tout comme si l’on acceptait l’hypothèse d’un calme perpétuel9.

L’électricité a remplacé le feu et avec elle est morte la profession de falotier, les machines à laver ont remplacées les lavandières, l’imprimerie a remplacée les scriptes, et ainsi de suite “ceci tuera cela” comme l’écrivait déjà Victor Hugo dans le célèbre “Notre Dame de Paris”10.

Mais des enfants naissent tous les jours tandis que les vieillards s’éteignent et ainsi se perpétue le cycle de la vie, pareil aux feuilles d’un arbre qui meurent et renaissent laissant leur hôte grandir doucement. Dès lors, refuser de voir se terminer certaines choses équivaut à refuser l’évolution globale de la société humaine.

Et puis, si l’on ne veut pas tomber dans la nostalgie, on peut aussi considérer simplement que “rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme11.

 


  1. Lyonel Rouast, “Rassurez vos employés face à l’invasion des robots”, www.lemondeinformatique.fr, 2018,[https://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-rassurez-vos-employes-face-a-l-invasion-des-robots-71563.html]

  2. David Ricardo, “Des principes de l’économie politique et de l’impôt : Chapitre XXXI Des Machine”, Guillaumin, 1847, p.367
  3. Robert Boucher et Claire Laurent, “Histoire des moeurs : l’Homme, contraint à l’invention, Le moteur de l’humanité”, www.mecaniqueuniverselle.net, 2001, p.3 [http://mecaniqueuniverselle.net/animal-homme/environnement/progres.php]
  4. Jean-Christophe Rufin, “Rouge Brésil” : “A propos des sources de Rouge Brésil”, Collection Folio des éditions Gallimard, 2001, p. 598
  5. Karl Marx, « Introduction générale à la critique de l’économie politique » , manuscrit 1857, Les Éditions sociales, Paris, 2011, p. 660-662
  6. Rutger Bregman, “Utopies réalistes”,  Editions du Seuil, Paris, 2017
  7. Rutger Bregman, “Utopies réalistes”: “ La course contre la machine”,  Editions du Seuil, Paris, 2017, p.168
  8. Rutger Bregman, “Utopies réalistes”: “ Par-delà les portes du pays d’abondance”,  Editions du Seuil, Paris, 2017, p.191
  9. A. Shumpeter, “Capitalisme, socialisme et démocratie”, 1942, p. 94
  10. V. Hugo, “Notre Dame de Paris”, Livre cinquième : chapitre II: “Ceci tuera cela”, 1831 : Victore Hugo fait allusion à l’imprimerie qui tuera les cathédrales en éduquant le peuple qui n’aura désormais plus besoin de la religion pour lui dicter sa pensée.
  11. A. Lavoisier paraphrasant dans son “Traité élémentaire de chimie” (1789) le philosophe Anaxagore qui est à l’origine de la formule “rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau

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